mardi 14 juillet 2009

Patchwork de remerciement (par Jean-Elie)


LA FIN DU VOYAGE (par Fanny)

La fin du voyage.... des mots auxquels des voyageurs comme nous redoutent d'être confrontés un jour... Et pourtant ils savent bien que ce jour finit par arriver !
C'est le cas pour nous, pas de doute... je regarde derrière, devant, sur les côtés.. pas d'échappatoire possible... Je devrais trembler, me lamenter... Mais non, la perspective de retrouver ma machine à laver est trop alléchante ! Bon, d'accord, c'est un peu décevant comme réflexion après tout ce qu'on a vécu, et je sens que je vais en choquer plus d'un... Tant pis parce que c'est ma réalité, et, de mon point de vue, ça n'enlève rien à l'extraordinaire que j'ai cotoyé pendant presqu'un an.

Ce mot-là, extra-ordinaire, qui me vient spontanément à l'esprit quand je pense à notre expérience, ce mot-là est la clef.
Parce que, finalement, qu'avons-nous fait d'autre que partager l'ordinaire des gens dans les pays approchés. Je me suis faite plusieurs fois la réflexion : "je n'ai pas l'impression de vivre quelque chose de complètement fou, décalé, je suis là simplement et je vis, j'avance le plus souvent au rythme des besoins du jour, des surprises des rencontres, j'observe et je me laisse gentillement imprégnée de ce qui m'entoure" . Rien de forcé là-dedans, rien de programmé, juste une respiration. Finalement, c'est dans ce mouvement que se joue l'extra de l'ordinaire, et c'est ce que j'ai aimé.

A quelques jours de notre départ maintenant je savoure les étapes du voyage parcouru, et je revois à chaque escale des visages, des gestes (parce qu'on parle souvent par gestes !), je ressens à nouveau des sensations, je me remémore mes réflexions, mes empressements, mes déceptions parfois aussi... je garde tout ça précieusement et je me réjouis à l'idée de relire le blog que Romuald a si rigoureusement et joliment écrit, pour ne rien oublier. Mais, après tout, pourquoi craindre d'oublier ? Ce qui demeurera sera bien le coeur de ma quête, et je m'en nourrirai encore longtemps.

A ce stade de notre cohabitation à 5 dans un si petit habitacle, surtout ici à St Martin où les distractions sont rares et chaques sorties soumises à 10 ou 15 mn d'annexe, nous commençons à ressentir chacun le besoin de prendre un nouveau large, et c'est pour ça que nous envisageons ce retour plutôt positivement.

Nous avons fait un pari, avec Romuald, d'amener les enfants à vivre quelque chose d'irremplaçable... L'avenir nous dira ce que ça donnera ! Ce qui est sûr aujourd'hui, c'est que chacun d'eux, et nous aussi, avons besoin de nous reconstituer un espace de liberté.

Je crois que cette expérience nous a touchés, chacun, au plus profond, et bien malin celui ou celle qui pourrait dire aujourd'hui ce que cela donnera comme fruits dans quelques semaines, voire quelques années... Il me semble bien qiue mon expérience du Liban,qui date maintenant du début des années 90, libère encore chez moi de l'énergie, quelque chose de lumineux, de vrai...

Je m"engage à écrire dans quelques semaines la réalité du retour.;. Peut-être ne ressemblera t-il pas du tout à ce que nous imaginons aujourd'hui.... Alors, s'il vous reste un peu de patience, je vous donne rendez-vous fin août.

Réflexion (par Théana)

Au début du voyage, j’ai déclaré ne pas vouloir partir. A ce moment, j’avais peur des tempêtes, des tsunamis, des cyclones, des icebergs (on ne sait jamais…), et de plein d’autres trucs dans le genre. Les petites conversations avec mes parents censées me rassurer n’y changèrent rien.
Puis les découvertes du voyage m’ont fait oublier mes peurs. Je me suis rendu compte qu’il y avait pas mal d’enfants dans mon cas. J’ai arrêté de voir uniquement le mauvais côté des choses pour me tourner vers le bon. Mais voir le bon côté des choses m’apporte aujourd’hui un sentiment plutôt désagréable : le regret. Il y a un an, j’ai regretté ma maison, mes amis(es) de France, ma ville et mon collège, bien que je ne le connaisse pas.
Eh bien là, je commence déjà à regretter les virées super-rapides en annexe, les mouillages, les amis marins, les siestes sur la bôme, et la fierté d’habiter un si beau bateau.
Voilà, au début du voyage, je ne voulais pas partir, aujourd’hui, je ne veux pas rentrer. Je n’accepte pas le fait que dans deux jours, ce voyage, ne sera plus qu’un souvenir, un rêve… Je désire vivre sur un bateau, continuer les cours avec le C.N.E.D, et garder la tristesse de perdre de vue des amis(es) lors d’une escale pour la joie de les retrouver pendant une autre.
Après cet article, j’espère que mes amis(es) ne se sentiront pas négligés, car quoi que je puisse dire je suis ravie de les revoir.
C’est ma mère qui m’a mise au monde, c’est la mer qui me l’a fait découvrir.
P.S : A tous les gens qui, ne serait-ce que par des paroles, nous ont aidés à faire ce voyage, un grand merci!

lundi 13 juillet 2009

Chronique antillaise: The end, Saint Martin, du 23 juin au 13 juillet (par Romuald)


La date que nous a fixée le broker nous contraint à traverser au galop cette partie des Antilles, qu'on voit défiler sur tribord et sur babord, le jour et la nuit: Antigua, Barbuda, Saint-Kitts, Nevis, Saint-Eustatius, Montserrat, Saba, Saint-Barthélémy. On n'aura pas vu les sublimes Iles Vierges, Camille, c'est con. Mardi en fin d'après-midi, on longe enfin Saint Martin sur sa "dutch side", sa partie hollandaise, bardée de grands hôtels. On contourne les pointes Basse-Terre, Plum et Falaise avant de s'enfoncer dans la grande Baie Marigot, au fond de laquelle s'ouvre l'étroit passage vers l'immense lagon de Simpson Bay, où le bateau va rester pour être mis en vente. Dans la baie, on mouille d'abord à côté d'un couple américain dont le type fait carrément la gueule parce qu'il trouve qu'on est trop près, puis comme il a malgré tout raison, on se déplace un peu. Pas une raison pour nous regarder comme des demeurés!

Arrivée à St Martin


Appelé sur notre portable remis en fonction depuis deux semaines, Reg Bates, le broker, vient à notre rencontre en dinghie avec sa femme, Marianne, nous donne quelques repères dans la ville, prend ses premières photos du bateau qu'il découvre, et nous donne rendez-vous pour le lendemain, 14h30, à l'ouverture du pont levant qui permet d'entrer dans le lagon. C'est donc par le passage d'un pont levant que s'achève ce voyage, comme il avait commencé, en septembre l'an passé. Amusante boucle, du pont d'Arzal au pont de Saint-Martin...7000 milles nautiques, presque 13 000 kilomètres, ont passé entre-temps sous l'étrave! Nous voilà arrivés, et je me rappelle cette belle phrase de Lorette Nobécourt : "Un homme qui croit être arrivé est un homme égaré. Toujours il faut recoudre les habits du voyage et repartir en soi-même..."


La circulation dans le lagon est délicate. Le chenal côté français est plus ou moins dragué, et malgré le pilotage de Reg qui nous précède en dinghie et m'indique précisément où passer, nous manquons presque de toucher deux fois avec notre quille à deux mètres sous l'eau. Reg nous amène sous le vent d'une colline, le Mont Fortune, où une bouée nous attend. Enfin, nous attendait, car elle a été squattée par un autre bateau dont le propriétaire est introuvable. Reg nous place sur une autre bouée dont l'occupant viendra nous déloger quelques jours plus tard, et c'est à l'ancre que nous resterons enfin. Il visite le bateau, m'interroge sur notre périple, les points faibles et les problèmes posés par le bateau durant le voyage. Pour le vendre bateau, il a besoin de le connaître "en vérité", comme il dit. Il m'explique que ce type de voilier est très réputé et recherché de ce côté de l'Atlantique. Du reste, on en a déjà vu deux autres depuis hier après-midi, et lui-même en a vendu un récement. Le tout est de l'évaluer à sa juste valeur.


Ma première sortie à terre est édifiante: côté français, le ponton des annexes donne sur un petit centre-ville avec un marché artisanal assez pompier où déambulent des familles de touristes obèses en short et casquette de base-ball, avec enfants à poil ras et hamburger aux lèvres. Caricatural mais vrai. Saint Martin, c'est un peu déjà l'Amérique du nord. Une certaine Amérique... Des milliers de touristes y arrivent chaque semaine en avion ou paquebot, pour profiter des plages et du statut fiscal particulier de l'île qui permet de trouver détaxées toutes les grandes marques de vêtements ou d'alcools. Ile aux mille trafics de toutes sortes, Janus à deux faces, ou terre coupée en deux comme le manteau de l'officier romain qui la patronne, l'une française, l'autre hollandaise beaucoup plus développée économiquement - quinze casinos sur ses 38 kilomètres carrés! - mais où tout le monde vous parle d'abord en anglais. Pendant ces trois semaines, notre univers se limitera surtout au lagon, soit le quart ouest de l'île.


Cet immense lagon est un monde en soi. Il étire trois grandes anses vers Marigot (partie française), Simpson Lagoon Marina (hollandaise) et l'aéroport "Reine Juliana", d'où les vingt ou trente décollages quotidiens d'avions rythment la journée, d'autant qu'ils survolent le lagon à chaque départ. Tout autour du lagon, les pontons se succèdent dans des styles différents: petits pontons de bois qui accueillent quelques bateaux et, toujours, un bistrot; série impressionnante de pontons en béton anti-cyclone, dont une vingtaine pour les maxi-yachts nombreux ici en saison; pontons des chantiers navals, petits chantiers, gros chantiers; pontons à dinghies des shipchandlers, pontons des restaus et des stations service. Beaucoup de bateaux ne sont pas au ponton mais mouillés sur bouée ou à l'ancre, un peu partout dans le lagon, certains regroupés dans des endroits plus protégés du clapot, d'autres isolés. La plupart de ces bateaux est habitée. On découvre cent façons de vivre sur l'eau: vieux ketch rouillé menaçant ruine, d'où sort une tête barbue aux cheveux blancs, petit monocoque démâté, grand catamaran neuf prêt à partir, grande cabane montée sur de gros flotteurs, etc. Toute la journée, le lagon est sillonné en tous sens par les annexes des navigateurs, les touristes en jet-ski grisés de bruit et de vitesse, les vedettes rapides qui amènent leurs passagers à l'aéroport où simplement d'un bord à l'autre, et toutes sortes de professionnels se déplaçant dans de gros et puissants pneumatiques.


Sur le bateau, le travail s'organise. Le vent, assez régulier, souffle parfois en fortes rafales qui giflent le bateau et font claquer violemment le taud de soleil. De temps en temps, un grain trempe tout ce qu'on a oublié de protéger. Notre souci est de favoriser au mieux la vente voulue par les propriétaires. Myles nous a communiqué quelques consignes. Reg nous a mis à l'aise en nous disant qu'entamer des travaux de replâtrage n'aurait aucune conséquence favorable sur la vente du bateau, ces travaux devant être faits à fond par la suite par un nouveau propriétaire. Il reste quand même à ranger, nettoyer, réparer de petites choses.


On change l'hélice du hors-bord, qui est cuite après quelques échouages sur les plages, on plie les voiles, on trie les cartes, dont Jean-Elie veut garder certaines pour décorer sa chambre, on replace une anode en apnée sur l'arbre d'hélice, on vide les coffres, on fait les pleins etc.

à la recherche de l'écrou perdu...


Entre-temps, on a retrouvé avec joie les copains de la Comète, Stéphane, Stéphanie, et leurs trois enfants. Rencontrés brièvement à Mindelo en janvier, mais d'emblée fraternels, et leurs enfants rapidement copains des nôtres quoique plus jeunes. Des gens comme il y en a peu, qui se foutent de thésauriser et misent tout sur les rencontres. Stéphane m'avait parlé avec enthousiasme de son engagement passé dans le planing familial et l'éducation à la sexualité, à la manière québécoise: décomplexée et positive. Les parents, médecin et sage-femme, travaillent maintenant à l'hôpital, et la famille habite une sorte de chalet dans une résidence sur la plage où l'on se partage une piscine. Ils en auront goûté, des piscines, nos enfants, pendant ce voyage. On ouvre avec eux le champagne laissé par notre équipier Claude pour, avait-il dit, la fin du voyage: excellent, après trois mois de roulis! Merci Claude!


On envoie en France une dizaine de cartons qui vont faire le voyage en cargo. Fanny part à la recherche de quelques sacs de voyage pour l'avion. Comme ce seront quasiment des sacs à usage unique, il faut trouver pas cher. Car enfin même détaxé, un grand sac Louis Vuitton à roulettes reste cher, on ne le dit pas assez! Marianne nous avait proposé son aide si besoin, et elle embarque donc Fanny pour une tournée des bazars indiens et chinois de Philipsburg, la capitale hollandaise. Derrière la "front street" qui déroule les boutiques de luxe, il y a la "back street" et ses bazars. Fanny trouve rapidement pour quelques dollars une grande valise et deux sacs qui font l'affaire. Certes une poignée reste dans la main du vendeur quand il saisit la marchandise, mais on pourra toujours rafistoler ça avec un boute, et du coup ça ne fait plus que six dollars: mieux qu'à la brocante de Margny!

Les achats faits, Marianne emmène Fanny pour un tour de l'île où elle connaît partout du monde, avant de venir dîner sur le bateau. Au cours du repas, rendez-vous est pris pour le lendemain soir au Pine Apple Pete, où de ses amis transforment tous les mardis soirs ce bar-restau de la "dutch side" en "House of blues n' more", qui fait revivre les grands succès du blues et du rock américains. Trois heures magnifiques saturées de décibels, mais de ceux qui vous emportent, vous soulèvent et vous grisent. Des musiciens virtuoses qui partent dans des solos de guitare ou d'harmonica. Et ce couple disgrâcieux et mal sapé mais sans complexe qui se trémousse avec bonheur devant les musiciens. Et ce jeune homme à tête de night-clubber qui semble inventer, les yeux mi-clos, chaque pas où il entraine telle partenaire avec un plaisir contagieux qui fait rire autour de lui. Et ce bellâtre sur le retour qui vient comme au karaoké pousser la chansonnette, mais pousser fort alors, comme à l'opéra, un vieux tube à propos d'un certain Michaël (Maïkhôl dans le texte). Tout ça dans une ambiance camarade en éclusant de ces bonnes leffes qu'on trouve très peu aux Antilles et qui sont tout de même autre chose que les Carib, Presidente, Lorraine et autres bières fabriquées localement.


Entre deux occupations, on prend le temps de méditer sur cette année passée. Cinq ans entre le premier stage de voile de Fanny, qui fut une impulsion, et le départ d'Arzal. Une étape après l'autre, "un jour à la fois", comme dit Myles, le projet s'est construit, au croisement de notre désir obstiné et de ce que quelques anges ont déposé sur notre route (un bateau, une association, de nombreux coups de main, des pensées, des paroles et des prières) où pourtant les obstacles n'ont pas manqué, qui auraient pu nous arrêter. Puis le voyage a eu lieu, à peu près comme on l'avait dessiné. Chacun de nous dira, s'il veut, comment il en revient. Pour ma part, je suis comblé de ce que j'ai vécu, et je crois un peu transformé. Je fais le pari qu'il en est de même, aux manières près, pour mes quatre coéquipiers. Me revient ce ver de René Char, déjà cité: "Impose ta chance, serre ton bonheur, et va vers ton risque". Tout cela, nous l'avons fait désormais. Mais comme "toujours il faut recoudre les habits du voyage et repartir", il faut aller de nouveau vers son risque. Alors, pour quelle aventure maintenant, vers quel ailleurs, quel horizon? "Un jour à la fois..."


En attendant, vous lisez là mon dernier article de voyage. L'un ou l'autre écrira peut-être encore quelque chose, mais pas sûr. Freud dit que c'est l'absence de sa mère qui fait venir au tout petit enfant la pensée puis les mots, la représentation des choses. Comme un petit, il m'aura fallu l'éloignement d'auprès des "miens", famille et amis, pour me mettre, pour la première fois, à cet exercice. J'y ai pris beaucoup de plaisir, et ce plaisir s'est étayé sur les nombreuses visites au blog et les commentaires que certains y ont laissé. Le blog restera en activité quelques temps, et vous informera de l'actualité de l'association. Mais le voyage, lui, est terminé...


L'autre matin, un mail des amis Charles et Françoise, qui viendront, ces amours, nous récupérer à Orly, nous apprend qu'un premier banquet s'organise au retour, avec les amis pas encore partis en vacances d'été. Le retour va être aussi doux que le départ fut excitant. Quelle chance...
Tous ces avions qui rugissent au-dessus de nos têtes nous accoutument à cette idée: dans trois jours, le 16, nous grimpons dans un vol de CorsairFly qui nous ramènera en quelques heures à notre point de départ. Entre deux vols long-courriers, de petits avions de tourisme décollent dans diverses directions. Petits avions..., serre ton bonheur..., voyager encore..., si d'aventure... Bon sang mais c'est bien sûr!! Le prochain tour de l'Atlantique sera un tour du monde, et on le fera...en coucou! Plus qu'à m'inscrire à l'aéro-club de Margny!

samedi 27 juin 2009

Chronique antillaise: Guadeloupe et dépendances, 4 au 22 juin (par Romuald)

A hisser la grand-voile !

On quitte la grande Anse d'Arlet tôt le matin pour la Guadeloupe. La côte martiniquaise est douce au regard, jusquà la montagne Pelée, tout au nord, qui, à mesure qu'on séloigne vers la Dominique, me fait penser au Fuji Yama, hiératique et sacré. On arrive le soir en face de Salisbury, un village au mouillage abrité que nous ont indiqué les amis de Nuage. On y est seuls, la nuit est calme et dès le matin, on repart vers la Guadeloupe.




Sur cette route, on rencontre d'abord l'archipel des Saintes. A ne pas confondre, comme certains, avec les Vierges, plus au nord... Cet ensemble d'îles délimite une grande baie qui passe pour être l'une des trois plus belles du monde d'après, si j'ai compris, un classement de l'Unesco. Je ne connais pas les deux autres du podium, et je me méfie de ces classements, mais incontestablement, plus on s'approche de l'archipel, plus on pressent la beauté du lieu, la cohérence de ces montagnes, leur harmonie: Terre-de-Bas, compacte et drue, les cailloux austères des Augustins et de la Coche, l'îlet Cabrit à la jolie plage, qui n'est plus habité que par quelques poignées de chèvres sauvages et d'impressionnants iguanes, et enfin Terre-de-Haut, la plus grande île, au relief dansant et doux, et qui recèle cette fameuse baie, où nous allons mouiller après avoir embouqué la passe sud-ouest et viré les orgues de basalte du Pain-de-Sucre.



Terre-de-Haut mène une double vie: en journée, de neuf à seize heures, les ferries débarquent par centaines des visiteurs venus de la Guadeloupe toute proche. Le bourg semble vivre pour eux pendant ces heures: commerces de vêtements chics, d'artisanat, de peintures, restaurants dans tous les styles, vendeuses d'accras, de boudin créole et de patés au lambi insipides, loueurs de scooters, etc. A seize ou dix-sept heures, toute cette activité retombe, et on voit les vieux du village s'asseoir en grapes ici et là, jouer aux dames ou discuter en regardant les passants.


Saints et saintes sur le chemin...


Dans la baie, quelques saintoises sont au mouillage, ces bateaux de pêche à voile traditionnels de l'île, maintenant puissamment motorisés, ou gréés pour la régate. Les guides prétendent que les saintois ont la réputation d'être les meilleurs pêcheurs des Antilles, mais curieusement, c'est l'un des seuls endroits de notre voyage où il sera impossible de se procurer un poisson frais! A chacune de nos visites, le petit marché au poisson est inexorablement désert. Je suppose que la maigre pêche locale, en cette basse saison touristique, est vendue aussitôt aux restaurateurs. Il reste donc le restaurant: notre choix se porte sur Couleurs du Monde, créé il y a quelques années par Didier Spindler, cuisinier devenu peintre, qui expose dans cette salle des toiles chargées de matière et foisonnantes de couleurs qui me séduisent d'emblée. La cuisine y est fine, et le punch maison, au gingembre, un régal inédit qui marque le palais.



Je pars seul en promenade le lendemain vers le Fort Napoléon, qui surplombe l'île. Tout l'archipel est fortifié sur la moindre hauteur, témoin de son importance stratégique.


En 1872, Anglais et Français livrèrent dans la baie même et aux alentours une bataille navale mémorable qui opposa quatre-vingt navires de plusieurs dizaines de canons chaque. On peine à imaginer une telle débauche de violence dans ces eaux hospitalières.



Comme j'entre vêtu du polo marin offert et signé par mes collègues de travail à la veille du départ, la caissière du musée me hèle: "Ce sont toutes vos doudous, là, qui ont signé?" Je souris crânement, avant d'avouer.

Le Fort, construit "à la Vauban" en pierre volcanique, impressionne: douves profondes, murailles obliques parfaitement rectilignes, sur lesquelles grimpent, on ne sait comment, quelques chèvres noires, long chemin de ronde qui offre un panorama remarquable tout autour et sur le muret duquel courent de gracieux petits iguanes aux habits de dandys, puis à l'intérieur de la forteresse, les casemates, et un grand bâtiment devenu musée à tout montrer: un squelette de baleine, des maquettes de saintoises, une reconstitution heure par heure de la bataille navale de 1872, un film des fonds sous-marins exceptionnels de l'archipel, une salle dédiée à l'amour malheureux de la jeune Caroline pour le sieur de Firminy, si je me rappelle bien, qui, venu en mission pour un temps puis reparti pour la suivante en promettant un retour rapide, tarda tant -à peine quelques semaines - que la belle désespéra et se jeta du haut d'un rocher. Le jeune aristocrate arriva peu après, souffrit beaucoup et s'adonna pour le restant de sa vie à l'étude de l'environnement. Ah, on savait aimer en ces temps romantiques... Et les paysages se prêtent bien ici aux tourments de l'âme...



J'apprends encore ici que c'est au chevalier François Cheyron de Pavillon, fort beau jeune homme dont le portrait est au mur, que l'on doit l'invention du code secret de communication qui porte son nom, à base de petits drapeaux, nommés depuis des pavillons! Autour du bâtiment, un jardin botanique offre de jolies métaphores de l'amour...



On part l'après-midi pour l'îlet Cabrit, dont on explore les coraux alentours. Mais quand on a plongé dans les Tobago Cays, on a quelques attentes en matière de fonds sous-marins. On devient difficile... Au sommet de l'îlet, on trouve les ruines du Fort Joséphine, refuge de biques. Je les imagine bien, Napo et Fifine, se faire des coucous d'un Fort à l'autre pour se dire bonne nuit, mais ils n'ont l'un et l'autre jamais mis les pieds ici. Ca n'empêche pas de rêver.



On passe encore une nuit au mouillage dans la petite crique de Terre-de-Bas, puis on s'en va vers Marie-Galante. Cette île moyenne, à la différence de toutes les autres, apparaît plate sur l'horizon, à quelques milles à l'est des Saintes: Marie-galette, plutôt! Le vent est trop de face, et le courant contre, on avance donc au moteur. On compte retrouver là-bas Guy et Noémie, les amis de Primadonna, ce voilier étonnant rencontré à Rabat voilà huit mois. Quasi-réplique du mythique voilier de course Josuah qui avait mené, dans les années soixante, le célèbre Moitessier en tête de la première course autour du monde en solitaire et sans escales, avant qu'il ne renonce spectaculairement à finir la course, pour reprendre son âme, dira-t-il, aux faux dieux de l'occident, compétition et consommation, le Primadonna est probablement le voilier le plus lent de l'Atlantique: vingt-neuf jours pour traverser entre Mindelo et Marie-Galante, une forme de record!


Vanguard et Primadonna


Guy et Noémie, saltimbanques de la mer, s'en amusent, comme de tout, avec une drôlerie communicative qui nous détend comme rarement les zygomatiques. La performance, du reste, est revenue à eux pendant la traversée sous les espèces d'un bateau concurrent du Vendée Globe croisé à quinze ou vingt noeuds au beau milieu de l'océan et skippé par une jeune anglaise, Samantha Davis, qui a goûté leur compagnie pendant une demi-heure à la radio VHF.



Le petit port de Grand Bourg, sur l'île, est abordé sur les coups de midi. Immobile et blanchi sous le soleil, quasi désert, l'endroit nous plaît aussitôt. Primadonna est là, au quai des pêcheurs, un peu vieilli par quelques mois de mer et d'attente, et une place nous attend juste derrière. Devant le port, une grande place au bord de laquelle de petits lolos ambulants vendent de succulentes grillades et des sandwiches bon marché. Après les Saintes, il est certain qu'ici, le tourisme, s'il est présent, ne domine pas le mode de vie. C'est le visiteur qui s'adapte, s'il veut rencontrer le lieu.


et pour avoir du poisson, il faut le vouloir



Alors qu'ailleurs parfois l'impression de surface, de superficialité, d'étendue, s'impose de façon frustrante pour le voyageur - peut-être trop pressé, il est vrai, d'aller au coeur des choses -, on pressent ici d'emblée une profondeur du pays, un arrière-monde par-delà le premier regard, une perspective et de l'inconnu à rencontrer. On sent que l'île ne se donnera pas d'emblée, qu'il faudra y aller doucement.


la petite maison dans le champ de cannes, notre nouvelle série télé au coeur tendre!

Mais c'est par du connu que nous commençons, les amis venant de la jolie maison qu'ils habitent depuis quelques semaines, dans l'attente imminente d'un premier bébé, nous chercher pour prendre une douche et repérer les lieux, avant un apéro qui tourne à la dégustation exhaustive et euphorique de tout ce que la maison compte de rhums locaux, purs ou arrangés avec les fruits du jardin - tamarin, cajou, banane, prune de cythère -, du Père Labat à 59° (l'île est la seule autorisée à produire un rhum aussi titré en alcool), du rhum vieux "Albert Godefroy", jusqu'à cet audacieux rhum aux piments, dont une seule goutte a fait exploser mes papilles et cracher du feu. Qui ne tente rien...



On retrouve avec un certain plaisir les sensations du bateau amarré au ponton: sécurité de l'amarrage, facilité pour quitter le bateau et aller faire quelques pas sur les quais, ce que je fais volontiers le soir. Et c'est au clair de la pleine lune que je marche maintenant sur les jetées. La pleine lune éveille toujours des tas de pensées, et je regarde à distance notre bateau en pensant à tout ce qu'il aura rendu possible pendant cette année. Une nostalgie commence à s'installer, qui fait savourer de façon plus aigüe ces derniers temps du voyage. Guy m'a expliqué ce qu'il fera si un cyclone est annoncé: il appareillera, prendra le large en direction opposée, subira là la tempête qui accompagnera nécessairement les entours de l'ouragan, puis rentrera. Je n'aimerais pas vivre ça.



Sur le quai, un homme sourd-muet un peu étrange entreprend, je ne sais pourquoi, de me raconter ce que je comprends être le drame récent de l'avion Paris-Rio: il mime de façon stupéfiante, s'accompagnant de borborygmes, la terreur du pilote, le blocage des ailerons, ou des moteurs, la chute de l'avion, la noyade des passagers, leur dévoration par les requins, la douleur des familles et leur prière. Après un quart d'heure de ce manège, il disparaît comme il est venu.


boeufs tirants, de retour d'amener la canne



Comme les amis nous ont prêté leur voiture, on part pour un tour de l'île qui commence par la distillerie de Bellevue. Son rhum rafle depuis plusieurs années quasiment toutes les médailles d'or au concours général agricole de Paris. La visite a lieu pendant le travail des ouvriers, les machines fument, les roues dentées brillent de graisse noire, actionnées par de lourdes bielles qui donnent à l'ensemble un air de vieille locomotive à vapeur, et partout se répandent des effluves d'alcool sucrées qui dilatent les narines.


les colonnes de distillation, au coeur de cette alchimie...


"C'est Germinal", s'exclame Jean-Elie. Mais ici, les ouvriers sont fiers de ce qu'ils fariquent, et à chaque poste, il en est un pour expliquer le fonctionnement des machines et le circuit du précieux liquide extrait de la canne. On comprend là qu'on est dans un pays d'ancienne culture.


le rhum vu du ciel...


S'ensuit une dégustation de ponches divers, bons mais trop sucrés à mon goût, et on repart avec simplement un cubi de rhum qui nous fera les ponches planteurs du soir, tels que Fanny sait les préparer. Le Père Labat hier, le Bellevue aujourd'hui, les rhums de Marie-Galante sont décidément mes préférés. C'est d'ailleurs par la distillerie du Père Labat, du nom de ce dominicain du 18ème siècle, naturaliste et ethnographe des Antilles, importateur d'une amélioration significative du procédé de la distillation, qu'on poursuit la balade. Celle-ci est au repos, mais on discute dans la cabane de dégustation, à l'ombre d'un splendide flamboyant. "Ceux de l'Habitation Murat sont les plus beaux", nous indique la femme qui travaille là, avant de nous conseiller un restaurant dans la baie de St Louis.



C'est qu'il est temps de passer aux choses sérieuses: on fête aujourd'hui les vingt-huit ans (environ) de Fanny! Sur la plage, les pieds dans le sable, devant cette cuisine locale du "Plaisr des marins" concoctée par la famille de pêcheurs qui tient le lieu. La jolie Gladys, une des filles de la maison, s'extasie de notre aventure et nous parle de sa vie ici. C'est pour des moments comme ça qu'on aime voyager.



On remettra ça le soir, autour d'un barbecue chez les amis, à qui on laisse le beau tambour de machine à laver donné par Michel à Cayenne, après quelques bons et loyaux services. Entre-temps, on achète du miel à une vieille femme à qui on promet d'envoyer la photo qu'elle nous a laissé prendre d'elle après quelques minauderies, puis on visite cette Habitation Murat, ancienne sucrerie où s'est récemment produit un festival de jazz. Le parc est très beau.



Le lendemain mercredi, on prépare le bateau pour partir à la Guadeloupe, mais avant cela, on achète sur internet les billets d'avion pour revenir en France. Ca y est, la date est fixée, ce sera le 16 juillet, arrivée le lendemain. Le retour devient très concret. On envoie aussi les toutes dernières enveloppes du Cned. Les enfants sont en vacances, trois semaines avant les autres. On a quand même un peu de mal à quitter cette île, alors avant la Guadeloupe, on a décidé de mouiller l'ancre dans l'Anse Canot. Chose faite au milieu d'après-midi, à cinquante mètres de la plage, qu'on a tôt fait de rejoindre à la nage. La plage est magnifique, on y est presque seuls, Fanny cherchant des coquillages pendant que j'observe un énorme poisson-coffre dans un trou de rocher. Le lendemain, on part pour la Guadeloupe.


C'est à la marina de Saint-François qu'on aborde la Guadeloupe, sur Grande-Terre. C'est là que se trouvent les amis sur Ténès, connus à la Graciosa aux Canaries en novembre dernier. On avait aimé cet équipage dont le skipper n'avait, six mois avant son départ, jamais mis les pieds sur un voilier, tandis que sa femme souffrait depuis le début du voyage d'un tenace mal de mer, et qu'on avait retrouvé à Mindelo, Cap-Vert. Deux heures après notre départ pour Dakar, stoppé lui à Boa Vista en attente d'une amélioration du temps, ils quittaient le mouillage pour la traversée de l'Atlantique, un peu de peur au ventre au su des prévisions météo pour les jours à venir, vent de 25 noeuds et houle de nord de courte période, promesse de roulis et d'inconfort pour ce bateau de taille modeste. On avait su par la suite que leur traversée, comme celle des bateaux partis à la même période, avait été très éprouvante: tempête, nuits successives sans sommeil, un peu de casse, impossibilité de cuisiner, etc. Leur fils Maxime de douze ans, bâti comme une armoire normande, avait pu dans ces conditions donner toute sa mesure, et on avait été fiers pour eux trois de cette traversée audacieuse.



Nous voilà donc dans cette marina toute neuve, récemment réhabilitée avec des fonds européens, tout comme le port de pêche tout proche et le terrain de golf attenant. Les enfants attendent beaucoup de cette escale. Maxime, qui est là depuis six semaines, s'est fait des tas de copains, et certains de nos enfants sont en manque de ce côté. Sitôt amarrés, les voilà partis avec Maxime venu nous accueillir. On ne les verra plus beaucoup dans les jours suivants. Alexandre et son frère Nicolas, Floriant, jeune champion de windsurf, Antoine, qui prodiguera à François-Clair ses conseils de planchiste, Lisa et Manon, Romain et d'autres les entrainent dès après l'école et jusque tard le soir dans des flâneries autour du port, des soirées vidéo, et des plans piscine dans la résidence voisine. On profite volontiers de leur absence... Mais d'abord, Françoise nous accueille sur Ténès avec un repas de rois qui se termine le soir. C'est qu'il y en a, des choses à se raconter, depuis Mindelo, des réflexions à partager sur le bonheur de voyager, les questions parfois difficiles nées de cette expérience, et Cedric a un don pour remuer entre deux blagues le substrat, disons, philosophique de nos modestes aventures.


la planche collective


On sent vite que cette escale est le "début de la fin": il ne s'agit plus de découvrir l'île, mais de commencer sur le bateau les travaux de rangement, de nettoyage, de remise en état, qui s'imposent après un an de voyage. avant de rendre Vanguard à son propriétaire. C'est à quoi on s'attelle: on passe le pont et la coque au Chorobrill, dilution d'acide phosphorique dont on avait découvert grâce à Jean-Jacques, sur Nuage, la vertu quasi magique pour faire disparaître les taches de rouille omniprésentes sur le bateau, on ponce avec ardeur - et merci aux enfants d'avoir participé - les bois vernis du pont, tous d'un teck qui gagnera à rester nu et lavé par les paquets de mer. On lave encore les voiles, qu'on plie soigneusement avant d'en encombrer la cabine arrière. Pas facile de préparer un bateau qu'on va quitter tout en habitant dessus. En dix jours, on ne sortira pas de St François, et je ne prendrai quasiment aucune photo.


au travail...


Cedric nous emmène tout de même écouter les joueurs de gwo-ka réunis tous les mardis soir au "Filet du pêcheur", en face de la plage où je me suis remis pour quelques heures, avec François-Clair, chaque matin sous le contrôle du débonnaire Raymond, à la planche à voile. Les musiciens sont là, le tambour entre les jambes, accompagnés de joueurs de calebasse, et un chanteur, puis un autre se relaient au micro pour entonner des chants créoles qu'on ne comprend pas mais qu'on devine chargés de significations anciennes bien au-delà de leur pouvoir dansant. Musiciens et chanteurs se relaient selon une logique qui échappe au spectateur, le jeune fils tout rondouillet de Thierry, un fabriquant réputé de bokits au coin de la place du marché, se met à la calebasse avec une concentration qui fascine, tandis qu'une fillette commence à danser devant les percussions des pas qui nous ramènent aussitôt en Afrique, sur le Saloum. De jeunes gars se démènent avec une énergie et un talent qui font simplement plaisir à voir, invitant telle femme parmi les spectateurs à partager un moment ce bonheur de danser que, pour ma part, je ne connais que de vue, ce qui est déjà quelque chose, mais tout de même peu. Voilà hélas une chose que je n'aurai jamais incorporée.



Dimanche, c'est dimanche (!), et Cedric nous entraine pour un barbecue sur la plage des cocotiers, derrière le jetée est du port. Le plan d'eau est protégé par de grands bancs de corail, cauchemar des navigateurs et bonheur des plongeurs. L'hôtel du Méridien, derrière la plage, abandonné depuis quelques années à la suite de grèves du personnel qui avaient excédé les patrons, fournit aux enfants un domaine d'exploration et des raisons de se faire délicieusement peur (cf l'article de Théana).


la guerre du feu, remake après l'apocalypse, sur fond d'hôtel Méridien abandonné


Il y a un autre bateau qu'on s'est promis de revoir, et dont je suis depuis quelques semaines les pérégrinations. C'est Bilbo, avec qui on avait partagé des soucis et des joies à Mindelo au mois de mars, avant de quitter ensemble la baie pour la grande traversée. Bilbo est monté à St Martin quand nous arrivions en Martinique, et redescend actuellement vers le Marin, tandis que nous remontons à notre tour les Antilles. On tâche l'un et l'autre bateaux de viser un lieu de rencontre, mais les soucis mécaniques de Bilbo, qui l'obligent à relâcher ici et là plus que prévu, et nos propres délais incompressibles rendent la chose aléatoire. Enfin Bilbo est aux Saintes, où le bateau a perdu son hélice au moment de mouiller, et nous sommes encore à St François pour trois jours. Marc parvient à réparer et nous rejoint, avec sa fille Sarah, après douze heures contre le vent et un moteur rétif et bridé. In extremis. C'est aussi une loi de la mer, cet aléatoire des rencontres à pourtant seulement trente milles de distance. L'équipage de Bilbo nous fait rêver: une fois rejoint par la femme de Marc, le bateau poursuivra doucement vers Panama, traversé en décembre, puis le Pacifique: île de Pâques, Galapagos, Polynésie peut-être, avant de faire route sur le Chili, où Marc et son épouse comptent s'établir. "La viande y est excellente et bon marché", me disait déjà Marc à la Graciosa.


Avant leur arrivée, j'avais revu avec Fanny sur l'ordinateur du bord le film de Cedric Klapisch: "Les poupées russes". Il s'achève sur une hypothèse anthropologique, ou psychologique si l'on veut: et si chacun de nous était comme ces poupées russes, un emboitement de personnalités que les rencontres importantes découvrent, dévoilent l'une après l'autre jusqu'à la plus petite, la plus intime? A l'heure où le voyage s'achève doucement, où s'aiguise la conscience de ce qu'il a transformé en soi, la formulation me séduit. Mais ces métamorphoses ont leur revers... Un ami à qui j'écrivais m'être rapproché de moi-même durant ce voyage m'a répondu aujourd'hui: "Cette sagesse n'a pas de prix, sauf peut-être celui de la décision..."


Vanguard et Bilbo, sur le départ...


Dès lundi matin, il faut partir. Notre propriétaire Myles a confié son bateau à Reg Bates, un courtier de St Martin, afin qu'il le vende. Celui-ci nous demande instamment d'arriver avant le 24 juin. On a donc juste le temps de faire la route. Marc, qui doit partir lui aussi, nous a demandé de l'accompagner dans la sortie du chenal, pour éventuellement le remorquer. Il craint que son moteur soit trop faible contre le vent dans cette passe délicate bordée de bancs coralliens. Au moment de partir, surprise: Bilbo est échoué sur sa quille, contre le quai! Le chef de port lui-même est surpris d'avoir si peu d'eau à cet endroit. On déhale Bilbo au winch en frappant une aussière sur un bateau voisin. En quelques tours de cabestan, il peut partir, et nous le suivons. Le remorquage s'avère inutile, et il reste à se faire de grands signes, nous continuant vers l'est pour virer la pointe des Châteaux avant de prendre au nord-ouest, tandis que Bilbo reprend au sud vers Marie-Galante. Hasta luego al Chile?


équipages se quittant...

Max et le trio, ce n'est qu'un au-revoir...


Avant de partir, je me suis blessé à la poitrine,
tout seul comme un idiot,
en commerçant avec un bois rare, rencontré là à même le quai,
le bout d'un bois biblique,
l'extrémité polie d'une lignée ligneuse pourtant toute en rondeur.
Ce que c'est que la maladresse...
D'abord ça m'a fait mal, et puis une fois en mer,
j'y ai taillé une plume pour raconter mon aventure.
On dirait qu'il faut ces étendues d'eau bleue
pour accoucher l'esprit des labyrinthes où il se perd
parfois à terre.



Cédric, le jeune homme et la mer...

Je reprends ma lecture de Nicolas Bouvier. C'est avec lui que j'avais commencé le voyage, puis je l'avais délaissé par longues périodes. Rappelez-vous, lu sur un mur au cercle de voile de Dakar: "Quelque chose grandit en vous et détache les amarres, jusqu'au jour où, pas trop sûr de soi, on s'en va pour de bon. Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait". C'est l'introduction de "L'usage du monde". Sa conclusion est non moins belle et profonde: "Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr." Comme c'est juste...

en remontant Grande Terre...